Publie le : 2017-03-23 20:33:53
Par : Milcar Jeff DORCE

La profession d'universitaire face à la rhétorique de l'arrogance facile 

                                                                         

'' L'arrogance précède la ruine, et l'orgueil précède la chute''. 

Proverbes 16:18

La profession d'universitaire fait malheureusement face aujourd'hui à l'ère du mépris du discours et du sens ouvertement critique, qui ne manque pas de fragiliser son existence. La ''rhétorique de l'arrogance facile'' en vogue depuis tantôt dans les univers médiatique et politique envahit désormais le milieu académique et inquiète la vocation intellectuelle. Je dis ''inquiétant'', car il ne s'agit pas d'une simple stratégie rhétorique mais d'une imposture qui nourrit une certaine idéologie stérile. L'inquiétude est encore plus profonde, car c'est la profession d'universitaire qui est ici en cause. Le fait même de parler de la mise en œuvre d'une technique de l'arrogance au sein de l'espace universitaire en lieu et place de toute quête d'objectivation, cela devrait, d'abord, choquer l'attention. Choquer l'attention pour la simple raison que ignorance et arrogance riment, et pire ''vont souvent de pair'' (1). Que peut la profession d'universitaire face à un procès idéologique d'appropriation exclusive de la parole? L'arrogance facile qui consiste à s'arroger le monopole du discours sur une question donnée est une menace à la profession d'universitaire. Considérer que sa parole est la seule légitime sur un sujet ne peut en rien contribuer au progrès de la raison. Considérer que son discours mérite le statut du seul discours valable est le lieu même de l'effacement du discours. Je pense immédiatement à une définition de Barthes, qui voit sous le nom d'arrogance ''tous les gestes (de parole) qui constituent des discours d'intimidation, de sujétion, de domination, d'assertion, de superbe: qui se placent sous l'autorité, la garantie d'une dogmatique, ou d'une demande qui ne passe pas, ne conçoit pas le désir de l'autre'' (2). Cette arrogance devient une rhétorique facile lorsqu'elle ignore complètement tout ''procédé savant'', lorsque, même de manière artificielle ou voilée, elle n'exprime aucun souci de compréhension car prise dans le jeu ''idéologisant'' qui consiste à mettre en avant sa position. Je dois ici m'intéresser au déploiement de cette rhétorique au sein de l'espace universitaire et de faire état de la menace qu'elle constitue (A) avant de terminer sur l'exigence pour la profession universitaire de résister face une telle tendance (B).

 

A.- L'arrogance facile: l'académique menacé de mort

L'arrogance est ce vilain serpent venimeux dont le milieu universitaire devrait surtout se méfier. Ce vilain serpent, lorsqu'il vous jette le venin de la pensée stérile, donne l'impression du tout-achevé, du discours clair et fini. Vous pensez que le monde des choses n'est pas si compliqué à comprendre, car vous avez des lunettes qui voient tout. Vous ne voyez aucune difficulté à croire que tout évènement est explicable dans sa globalité. Vous tombez tellement amoureux de ce terme ''globalité'' si bien que vous niez que toute cette apparence de chaine possible de causalité, les lieux des acteurs, les implications socio-historiques, le langage descriptif des faits, les réseaux socioculturels qui façonnent les modes de penser, n'apparaissent souvent que dans le fragment... Oui! Le réel contemporain est bien fragmenté. L'arrogance n'est autre que ce façonnement de l'esprit vers la compréhension immédiate et vers la fausse entièreté de la vision sur l'évènement. Or, l'espace universitaire ne peut vivre dans la prétention à vouloir tout circonscrire dans un discours unique, seul capable d'orienter la chaine explicative et de saisir les enjeux d'une situation. Le plus souvent, ce sont les apprentis sociologues qui sont atteints du venin... Peut en témoigner le recours abusif au tout-sociologique. Sous l'angle psychothérapeutique, on pourrait dire que cet état traduit ''l'expression du besoin d'avoir un impact, d'être pris au sérieux et d'être respecté'' (3). 

L'arrogance est devenue une notion fondamentale dans l'espace académique, car ce dernier devient de plus en plus marqué par des rapports politiques de force. Elle détient, en ce sens, un rôle  qui relève d'une imposture idéologico-stratégique. R. Boudon parle à ce sujet ''d'idées boites noires'' (4). Ce concept peut bien être ici appliqué. En présence d'une situation où l'absence d'institution favorisant l'esprit critique est flagrante, l'idée d'une ''arrogance épistémique'' reste la seule légitime. Par ''arrogance épistémique'', il faut entendre ''cet excès de confiance en soi que donne l'impression d'un savoir toujours assez'' (5). Règne une sorte d'inculture de la prudence.

L'universitaire arrogant détient, de préférence,  la clef de la culture de la méprise des autres, parce qu'il cultive un certain mépris envers soi-même. Sa personnalité sombre dans une tentative de réflexivité limitée, car trop souvent agressive. L'autosuffisance et le sentiment d'une supra-hauteur ne font, en vrai, que le rabaisser. Cette attitude ne relève pas uniquement de facteurs sociaux et culturels, mais elle est aussi la résultante d'une sorte d'imposture idéologique qui gangrène le métier du savant. La maladie de l'arrogance peut mettre en péril l'activité du chercheur. En revanche, celui-ci doit être sciemment appelé à accepter et tenir compte de ses insuffisances et lacunes, jusqu'à relativiser sa propre position, son propre lieu discursif... Des professeurs et des chercheurs, des maitres à penser du milieu académique reproduisent parfois la même logique: question de maintenir sa petite confrérie idéologique. Quand elle s'apparente au sentimentalisme, l'arrogance peut être encore plus fragile. Je pense à certaines formules utilisées par des brillants professeurs: le ''premier peuple noir libre'' ou ''Haïti, le terreau de la défense de la cause des noirs'', ''la Mecque de la révolution noire''. Le plus souvent, il ne s'agit que de termes pris en charge dans une logique politico-émotionnelle. Des applaudissements et des applaudissements! C'est devenu le mode évaluatif du discours dans l'espace académique. Une recherche ne se mesure, pourtant, pas de cette manière. La mesure de toute chose, n'est-ce pas d'ailleurs la prudence! Il n'y a pas plus grave menace de mise à mort de l'activité académique que lorsque l'arrogance stérile devient l'angle normatif principal du milieu universitaire. Or, si elle ne veut pas disparaitre, la profession d'universitaire se doit de résister et surtout se servir de modèles rigoureux scientifiquement élaborés , sans sombrer dans une alternative de savoir-autoritaire. 

 

B.- La profession d'universitaire contre l'arrogance facile: détruire le venin... 

Et si nous pourrions détruire le venin sans tuer le serpent... Car ce n'est pas le serpent qui est en lui-même mauvais, mais c'est son venin qui tue. Essayons d'appliquer cette image à notre cadre de réflexion: ce n'est pas l'universitaire arrogant qu'il faut éliminer, mais l'arrogance universitaire qu'il s'agit de questionner. 

L'espace universitaire est le champ par excellence de la démarche scientifique. Celle-ci, nous le savons tous, impose d'évacuer les jugements de valeur dans la quête de compréhension des faits, ou tout au moins elle nous invite de toujours bien distinguer ''jugements de fait'' et ''jugements de valeur''. Or ce qui frappe l'attention, c'est la fréquente et actuelle propension des universitaires à vouloir toujours prendre parti. Ce n'est pas le fait de prendre parti qui constitue le problème, mais le danger réside dans le fait que le plus souvent cette prise de position s'érige en norme unique. Et pire, ces universitaires sont plutôt prompts à abandonner la posture du savant, qui devrait être leur condition première, pour celle de l'idéologue... L'universitaire détenteur du pouvoir de l'arrogance facile trouve son bonheur dans le refus de comprendre objectivement. Le souci de s'exercer prudemment dans la quête de la vérité (des vérités) disparait vite dans le sable de l'autosuffisance. 

Mais, il faut souligner que je ne cherche pas à brandir l'étendard d'une vision éthérée de la science. N'est-ce pas que ''l'épistémologie contemporaine nous rappelle que les 'vérités' auxquelles nous fait accéder la connaissance scientifique, y compris dans le champ des sciences dites 'exactes', ne sont jamais que des vérités relatives et historiquement situées'' (6)? Je n'ignore pas que l'activité intellectuelle s'inscrit toujours dans la ''dépendance des schémas de pensée dominants à  une époque et dans une société données'' (7). 

S'il faut être conscient que des valeurs sous-tendent bien le travail scientifique et que certains déterminismes pèsent sur toute activité de recherche, s'il faut donc accepter tout renoncement à l'idée d'une science pure, on ne doit pas pourtant tomber dans la tentation vers un net affranchissement de la déontologie de la recherche, car celle-ci impose en quelque sorte de s'astreindre à l'objectivité. L'universitaire doit retrouver l'attachement à sa condition première de savant sans nier ses prérogatives liées à une éthique citoyenne. Il doit retenir que la prise de position facile est un obstacle aux fondements de la démarche scientifique. Mais il peut, sous l'angle de la citoyenneté universitaire, faire lien entre les théories acquises et la pratique. L'universitaire citoyen, comme le citoyen universitaire, savent qu'il faudrait mieux être à l'écoute de l'autre, au lieu d'être constamment en train de défendre ses opinions. Le professeur qui avance en plein débat ses diplômes en guise d'arguments n'est pas en dehors de l'arrogance autoritaire, qui est bien sûr une logique de pouvoir. L'arrogance universitaire est une limite à l'épanouissement des idées. S'interroger sans cesse devrait être une manière de cultiver la liberté. 

La profession d'universitaire, pour détruire le terrible venin, doit offrir ouvertement la possibilité au dialogue. La reconnaissance du droit à la différence et la prise en compte de l'Autre ne doivent pas constituer l'exception. L'université doit se sortir de ce carcan figé de rapport de force. C'est surtout une vieille ''posture'' politicienne au sein de l'université qui favorise l'arrogance, cette terrible imposture idéologico-stratégique. Si l'arrogance ne fait qu'annoncer la ruine, il serait d'intérêt fondamental pour la profession universitaire de la miner, sinon c'est elle qui minera la profession universitaire. 

 

-Notes:

1.- Voir Sternberg J., Dictionnaire des idées revues, Denoël, 1985.

2.- Voir le Cours du 20 mai 1978 sur Le Neutre. Barthes, dans sa définition, a semblé vouloir dénoncer notamment l'arrogance du marxisme, qui est une arrogance intimidante, dominante, superbe, dogmatique, ''irrespectueuse des désirs et volontés d'autrui'', inquisitoire voire génocidaire.

3.- Sur ce sujet, voir Erskine R. G., ''Honte et arrogance vertueuse: perspectives transactionnalistes et interventions cliniques'' , traduit par Helene Cadot. 

4.- Boudon, R., « Petite sociologie de l’incommunication », Hermès, n° 4, 1989, p. 53-67.

5.-  Moinet N., ''L'arrogance, entre incommunication et imposture stratégique'', Hermès, La Revue 2012/3 no 64, pp. 177-183, spéc. p. 179.

6.-  Voir Lochak D. , ''La profession d'universitaire face à la question de l'engagement'', in Dockès E. (dir.), Au cœur des combats juridiques, Pensées et témoignages de juristes engagés, Dalloz, 2007, p. 32. 

7.- Lochak D., op.cit., p. 33. 

 

Auteur: Milcar Jeff DORCE, Doctorant en droit à l'Université de Bordeaux, originaire de la commune de Petit-Goave (Haïti).

 


Wisly
25 Mar 2017

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petit
25 Mar 2017

J'adore, c'est sûrement le travail d'un bon ingénieur comme moi.



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